Nokia 808 PureView, le baroud d’honneur de Symbian


Par Fneuf,
 Le 02/03/12

Barcelone, lundi 27 février 2012 8h30 GMT+1 – Nokia revient officiellement au MWC, après 2 ans d’absence.

En invité poli ils ne sont pas venus les mains vides, car c’est les bras chargés de pixels qu’ils sont arrivés: 41 MégaPixels.

Quel en est l’intérêt ? Comment ont-ils procédé ? Quelles perspectives pour cette technologie ? Maurice n’a t-il pas poussé le bouchon un peu loin ?

- En complément, voir fiche du Nokia 808 PureView sur Nokia Touch.

 

– Article rédigé par fneuf, contributeur expert photo.

Le concept PureView

Nokia N93Il était une fois

Pour évaluer le concept il convient de faire abstraction des 41MP et se concentrer sur les raisons de la présence d’un tel capteur.

En 2006 Nokia signe le N93. Les finlandais sont alors les premiers à intégrer un zoom optique dans un smartphone (dans la catégorie « simple téléphone » , les premiers furent Sharp avec le V602SH). Le résultat, bon, n’est malheureusement pas dénué de désavantages :

  • un zoom optique implique des déplacements mécaniques de lentilles, ce qui génère du bruit (gênant en capture vidéo),
  • un zoom optique est souvent lent,
  • un système mécanique qui se déplace est potentiellement plus fragile aux chocs,
  • des pièces en mouvement sont statistiquement moins fiables qu’un ensemble fixe,
  • un zoom optique nécessite d’être stabilisé pour éviter les flous de bougé,
  • il est difficile de maintenir des performances optiques optimales sur toute la plage d’un zoom optique,
  • un zoom optique qui garantisse de bonnes performances nécessiterait beaucoup de place (ce qui est étrangement assez rare dans un smartphone…),

Au final le N93 est fait de compromis. Et améliorer la solution technique initiale s’avoue être difficile.

C’est à partir de ce constat que les équipes de Nokia sont reparties d’une feuille blanche (voir d’une serviette de table blanche), pour repenser le concept de zoom.

 

Le principe

geoeye_satellite

Le concept derrière PureView est simple, il s’inspire de l’imagerie satellite. D’énormes capteurs (plusieurs dizaines de centimètres) disposant de très hautes définitions sont utilisés. Les satellites QuickBird ou GeoEye-1 utilisent des capteurs d’environ 750 MégaPixels, où chaque pixel représente une superficie d’environ 50cm² au sol. Explications :

  • de son orbite, le satellite prend une photo très haute définition d’une zone d’environ 190km² (largement suffisant pour capturer le territoire complet du Liechtenstein ou encore presque 2 fois la ville de Paris en un seul cliché),
  • si vous regardez la photo complète ; « de loin » ; vous aurez une vue générale de la région,
  • en vous intéressant à un sous-ensemble de cette photo, c’est à dire en zoomant dans le fichier, vous apercevrez les fins détails du terrain.

En pratique la même image permet de voir à la fois un garçon qui déguste sa glace sur un banc du parc Montsouris et Paris dans son ensemble.

En synthèse, grâce à une photo haute définition vous disposez à la fois :

  1. d’une capacité à avoir une vue large vous permettant d’observer de façon complète un sujet, 
  2. d’une capacité à descendre dans les détails qui composent ce même sujet,

Ce principe permet d’émuler un zoom optique de façon numérique. Il évite les défauts trouvés dans l’interpolation numérique (pratique qui consiste à utiliser un processeur pour imaginer artificiellement des détails dans une image), qu’on trouve dans la quasi totalité des appareils de prise de vue, sous le dénomination « zoom numérique / zoom digital ». Le résultat du zoom façon PureView est un résultat réel, non calculé. En théorie ceci permet de préserver la qualité de l’image originale.

Comme beaucoup de bonnes idées, c’est un principe simple. Mais c’est sa mise en œuvre qui va être l’enjeu qui permettra un succès monumental ou garantira un échec retentissant.

 

Les spécifications

Concentrons-nous sur le 808 PureView et dressons un bilan de ses caractéristiques photographiques (mes commentaires en italique) :

  • Optique
    • Construction : 5 lentilles fixes asphériques à haut indice de réfraction et faible dispersion (matériaux et traitements de surface qui visent à limiter les aberrations chromatiques),
    • Procédé d’obtention : pressage,
    • Ouverture : f/2.4,
    • Longueur Focale : 8,02mm (équivalence 35mm : 26mm [en 16:9], 28mm [en 4:3]) une focale grand-angle,
    • Plage de mise au point : 15 cm à l’infini,
    • Obturateur : mécanique,
    • Filtre de densité neutre (débrayable, préserve les hautes lumières),
  • Capteur
    • Technologie : CMOS,
    • Format : 1/1.2”,
    • Surface : 85,36mm² (10,67 x 8mm soit 13,33mm de diagonale),
    • Définition
      • Totale : 7728 x 5368 (soit environ 41,5 MegaPixels),
        • Taille réelle des photosites : 1,4 µm,
      • Utile maximale : 7152 x 5368 en 4:3 (soit environ 38,4 MegaPixels),
      • Standard (mode PureView) : 2560x 1920 en 4:3 (soit 5 MegaPixels),
        • Taille virtuelle des photosites dans ce mode : 3,91 µm (cf. plus bas dans l’article).

Qu’est ce qui rend ces caractéristiques spéciales ? En quoi autorisent-t-elles ce nouveau concept « PureView » ? Avant d’arriver au capteur, la lumière de la scène à photographier réalise un parcours particulier :

Scène à capturer -> Filtre(s) -> Optique (n lentilles) -> Filtre(s) -> Capteur

Analysons ce trajet.

 

L’optique

 

808_pureview_optic_moduleBeaucoup de constructeurs d’appareils photographiques ont joué et jouent encore à « la course aux pixels ». Le principe est simple : annoncer pompeusement un capteur 5, 8, 16, 24 MP (suivant les époques) tout en l’associant à des éléments bas de gamme. Je pense notamment aux optiques « jouet » incapable de délivrer une image aussi définie (on parle alors de piqué de l’image) que la résolution spatiale du capteur pourrait capturer et quasiment « aveugles », qui transmettent peu de lumière.

Comme souvent Nokia à co-conçu l’optique avec Carl Zeiss. S’il y a un chiffre à retenir vis-à-vis de sa performance, c’est son ouverture : f/2,4. C’est une optique lumineuse. Pour illustrer l’importance de ce paramètre, il faut savoir qu’entre une optique qui dispose d’une ouverture de f/2,8 (une valeur standard parmi les appareils photo) et une de f/4, la quantité de lumière transmise est divisée par 2…

C’est un peu comme si vous deviez observer le monde par le trou d’une serrure. Plus ce trou sera grand, meilleure sera votre perception du monde.

Pour autant nous sommes encore loin des meilleurs optiques pour appareils reflexs, qui descendent à f/1,2… à des tarifs souvent prohibitifs.

Un point potentiellement gênant ici c’est le pouvoir de résolution optique que Nokia attend de ces lentilles qui doivent, je le rappelle pour les étourdis, fournir une image à un capteur dont la définition atteint 41MP. Il faudra voir dans les tests si l’optique n’est pas un facteur limitatif à la performance finale.

La firme nous précise également plusieurs caractéristiques du bloc optique :

  • l’indice de réfraction : un des intérêts principaux à utiliser un matériau qui possède une grande valeur d’indice de réfraction concerne l’encombrement du système optique. Plus l’indice du matériau est élevé, plus vous pouvez utiliser des lentilles de petites tailles,
  • la faible dispersion des lentilles : permet de diminuer les aberrations chromatiques, ces franges colorées et déformées qui débordent des contours de certains objets. Elles sont liées à l’indice de réfraction du matériau utilisé, car lorsque la lumière traverse un milieu elle est déviée (le phénomène de réfraction), mais cette déviation dépend de la longueur d’onde de la lumière (donc de sa couleur). Pour simplifier, les rayons rouges, verts et bleus partent chacun dans des directions légèrement différentes, ce qui fait au final baver les couleurs et floute les contours.

Sur le papier tout semble avoir été fait pour choyer le point d’entrée de la lumière, l’optique, à la fois pour favoriser :

  1. le rendu final de l’image en limitant les déformations optiques (géométriques et chromatiques),
  2. l’illumination du capteur (ce qui va le mettre dans les meilleurs dispositions pour travailler).

Un impact intéressant de PureView c’est qu’ici cette technique permet de disposer d’une ouverture lumineuse constante sur l’intégralité de la plage du zoom. Là où les zooms traditionnels commencent au mieux autour de f/2,8 en grand angle et finissent à f/5,4 en position téléobjectif (ce qui diminue d’autant la qualité des photos qu’ils prennent), le 808 PureView conserve tranquillement son f/2,4. Sur toute l’amplitude de zoom (environ 15x de 38MP à 3MP).

 

Le capteur

size_comparison@pureview_sensor_real Le capteur est le dernier élément de la chaine de prise de vue. C’est souvent lui qui est mis en avant par les fabricants, suivant la maxime « plus il y a de pixels, mieux c’est ». Si de façon générale cette phrase est vraie ; plus un capteur comporte de pixels, plus il doit être capable de distinguer de fins détails ; tout n’est pas aussi simple.

Physiquement un capteur est constitué d’une multitude d’éléments unitaires, les « photosites ». Chaque photosite représente un pixel de l’image capturée. Or la taille d’un capteur est limitée par le boitier dans lequel vous souhaitez le placer. Plus vous aller chercher à mettre de pixels dans un capteur, plus la taille de ces photosites va diminuer. Plus un photosite est petit, moins il reçoit de lumière. C’est une des conditions qui va provoquer l’apparition du bruit numérique, ces pixels colorés qui surgissent de façon anarchique sur les images. Et ça, c’est le mal.

Nous l’avons vu plus haut, le 808 PureView intègre un capteur d’une définition très importante. Pour éviter le bruit numérique, l’équipe de Damian Dining n’avait d’autre choix que de créer un capteur de grande taille. Avec 1/1,2’’ (soit une surface couverte de 85,33mm²) il se permet d’être :

  • 5,5x plus grand que celui d’un smartphone actuel standard à 1/3,2″ (iphone 4S, Galaxy SII, …),
  • 3x plus grand que nombre d’appareils photographiques du commerce,
  • 2,2x plus grand que celui du Nokia N8 à 1/8,3″(qui lui-même disposait déjà d’un capteur plus grand que la majorité des appareils photo numériques du marché),
  • 2x plus grand que celui de compacts experts, tel le respecté Canon G12 et ses 1/1,7″,
  • 1,4x plus petit que les compacts à objectifs interchangeables, les « hybrides » tel le Nikon 1 et son capteur de 1″,
  • 4x plus petit que les appareils « micro 4/3 », sorte de reflexs compacts tel les Olympus PEN.

Les illustrations comparatives parlent d’elles mêmes :Crédit dpreview.com

Aidés de ces chiffres, je pense que c’est le bon moment pour faire une pause, remonter notre mâchoire, reprendre notre respiration et dire « Ces finlandais sont fous ».

Si l’on compare le capteur du 808 PureView à son ancêtre, le Nokia N8, on s’aperçoit que :

  • la définition spatiale du N8 a été quasiment quadruplée : de 12MP nous passons ici à 41 MP, doublant la définition maximale des images produites,
  • la taille du capteur à été multipliée par 2,5.

Sur le papier Nokia a donc oeuvré pour dépasser la référence actuelle dans la gestion de la lumière, le N8.

Le nouveau capteur a été spécifiquement créé par et pour Nokia, qui n’a pas encore révélé le nom du partenaire ayant participé à sa conception et qui en assure la production. Si vous me demandez mon avis, il me parait vraisemblable que ce soit Toshiba, qui produit déjà le précédent « capteur maison » de Nokia, celui du N8.

 

Le principe : le 2ème effet Kiss-Cool

Si la « course aux mégapixels » est vaine c’est parce qu’elle nuit souvent à la qualité des images mais aussi parce que disposer d’une image de 12MP ne garantie pas son utilité. Les situations dans lesquelles de telles définitions seront pertinentes sont aujourd’hui limitées :

  • Lors de la visualisation d’une photo sur un moniteur grand public, la définition dépasse rarement 1920×1200. Autrement dit aujourd’hui à peine plus de 15% des pixels que contient la photo sont affichés. Cependant dans quelques années la situation aura évolué le 4K approche,
  • Lors de l’impression de la même photo, tous les pixels tiendront sur une feuille 24x32cm (soit déjà une taille au-dessus du très répandu format A4), ce même avec une grande finesse d’impression. Ici 300 dpi, un seuil au-delà duquel peu d’êtres humains distinguent les détails. Et plus l’on s’éloigne d’un support moins on en distingue les détails : à 1m ce seuil de détection tombe déjà à 76ppi,

Partant de ces constats, Nokia a identifié de nouveaux modes d’utilisation des capacités de son capteur PureView. Car s’il a été conçu originellement pour émuler un zoom optique, le concept possède certains avantages.

 

Sur-échantillonnage photographique

Nokia propose d’enregistrer des images de 3, 5 ou 8MP ; des définitions raisonnables ; qui permettent l’impression haute résolution papier. Ces images sont un condensé des 38 MP utiles de l’image initiale.

Pour 1 pixel final, ce sont jusqu’à 12,2 photosites qui sont combinés (cas du passage de 38 MP à 3MP). Par le biais d’algorithmes de sur-échantillonnage (on parle alors de binning) développés en interne, chaque pixel qui compose l’image finale de 3MP est le résultat d’un savant calcul statistique se basant sur plus de 12 photosites physiquement adjacents. Quelques avantages :

  • diminution du bruit numérique :
    • il y a peu de chances que la majorité des 12 photosites soient atteints de bruit numérique,
    • 12 photosites envoient un signal 12 fois supérieur, ce qui va permettre d’augmenter le rapport signal/bruit. La « redondance » de données proches permettant de filtrer efficacement le bruit présent,
    • le pixel final a donc plus de chances de représenter fidèlement le sujet photographié,
  • diminution des aberrations chromatiques :
    • en partant du raccourci que la teinte de photosites proches ne varie que finement, si la teinte de certains photosites est en fait témoin d’aberrations chromatiques ils seront statistiquement atténués dans le résultat final,

 

Photosites logiques

En combinant de façon structurée au sein d’1 seul élément les informations de plusieurs photosites physiques, il se forme un nouveau découpage logique sur la surface du capteur. Des « photosites logiques » apparaissent. Suivant le mode PureView utilisé c’est jusqu’à 12 photosites  physiques qui fusionnent en un unique ensemble cohérent. Au sein de cet assemblage, la lumière collectée par chaque photosite physique se retrouve additionnée à celle de ces voisins. Ce qui contribue encore une fois à limiter la montée du bruit numérique.

Aujourd’hui peu de détails ont filtrés sur l’agencement intime des photosites du capteur CMOS du 808. Ils pourraient être carrés, hexagonaux, etc agencés en ligne/colonne, en diagonale, en étoile, etc. Pour mon calcul, je vais me baser sur une solution standard du marché, des capteurs carrés organisés en ligne/colonne :

photosite_surface@nokia_808_pureviewSurface et dimension du côte du « photosite logique » obtenu en combinant les photosites physiques, suivant les différents modes PureView du 808.
Le facteur de fusion correspond au nombre de photosites physiques inclus dans un photosite logique.

Ici, dans le cas le plus « défavorable » (c’est à dire la plus grosse définition sur-échantillonnée finale possible : 8MP) le photosite virtuel créé collectera près de 5 fois plus de lumière qu’un seul photosite réel. Dans le cas le plus favorable (3MP) le facteur dépasse 12.

  Comparaison de la taille des photosites physiques et logiques PureView à celle des photosites physiques de plusieurs appareils représentatifs du marché de la photo numérique.

Outre l’intérêt en terme de gestion de la lumière, la création de ces photosites logiques permet d’échapper à une autre aberration chromatique inhérente au capteur numérique, le moiré. Les photosites ne captent pas directement la lumière naturelle. La lumière qu’ils reçoivent est préalablement décomposée suivant le schéma habituel rouge, vert, bleu (il existe d’autres principes de filtrage). Plus concrètement chaque photosite reçoit une seule couleur. Dans le cas du filtre le plus répandu, le filtre de Bayer, 50 % des photosites d’un capteur reçoivent les couleurs vertes, 25 % sont consacrés aux rouges et 25 % aux bleus :

  Illustration du principe des photosites logiques sur une matrice de Bayer :

Cas où 38MP donne 5MP, soit ~7,8=>1. Sur cette illustration, 36 photosites physiques composent 5 photosites logiques.

Les couleurs véritables de chaque pixel de l’image enregistrée sont calculées par des algorithmes de dématriçage (une des sources d’apparition du moiré). Etape qui devient ici inutile, puisque les photosites virtuels créés par Nokia combinent statistiquement au moins 1 photosite rouge, 1 vert et 1 bleu pour chaque pixel final.

Cette solution originale du photosite virtuel n’est pas totalement nouvelle, Fuji avec ces capteurs SuperCCD et SuperCCD EXR avait déjà testé ce type de solution. Mais jamais le concept n’avait été poussé aussi loin. L’idée derrière PureView séduit sur le papier. Pour autant le résultat des tests montrera-t-il qu’il aurait été préférable de profiter d’un gros capteur tout en conservant une définition raisonnable ?

C’est dans ce dernier principe de fusion des photosites que l’on trouve la vraie limite du zoom PureView. Plus l’utilisateur va zoomer, moins les photosites virtuels créés seront d’une taille importante (ils regrouperont de moins en moins de photosites physiques). Les intérêts exposés ci-dessus vont donc diminuer progressivement avec la montée du zoom, jusqu’à arriver à la limite 1 pixel image = 1 photosite physique. Bonus ici, la qualité d’une optique est toujours meilleure au centre que sur ses bords : à « fond de zoom » le cadrage se fera sur la partie la plus performante des lentilles.

Oui, mais vous allez me dire que l’on peut très bien procéder au sur-échantillonnage en post-production, en retouchant son cliché sous Photoshop. C’est vrai, il existe depuis longtemps des algorithmes pour jouer sur l’échelle d’une image. Aujourd’hui, avant d’avoir pu tester le système, il est juste possible de mettre en avant un intérêt majeur au traitement de l’image lors de le prise de vue :

  • un traitement proche du RAW : l’image est sur-échantillonnée avant l’application de la compression JPEG, qui est destructive (elle diminue la précision de l’image finale). Cela permet donc de travailler sur l’image sans subir les artefacts inhérents au format JPEG.

 

L’héritage

Si Nokia est capable d’arriver sur le marché avec une solution aussi originale c’est grâce à son passé.  Avant de prendre la décision stratégique de se consacrer aux communications mobiles dans le début des années 90, Nokia fut un conglomérat industriel qui produisit aussi bien des câbles, des  pneus, des bottes, semi-conducteurs, que des télévisions. Et c’est certainement dans ces 2 dernières spécialités que l’on trouve les gênes qui ont permis à Nokia de constamment innover dans le domaine de l’imagerie mobile.

Cette sensibilité aux enjeux techniques permet à l’actuelle équipe « imaging » de proposer, sur le papier, un chaine de prise de vue cohérente : depuis les lentilles de l’optique, en passant par le capteur, jusqu’aux algorithmes de traitement de l’image. Tous les éléments optique du 808 PureView ont été conçus et produits à façon, selon un cahier des charges définis par les finlandais. Seule solution pour garantir la performance finale.

 

Une stratégie originale

La course aux MégaPixels

Le concept PureView, avec ses 41MP, est paradoxal :

  • au premier abord il fait pleinement rentrer Nokia dans la course au MégaPixels,
    • il donne de la visibilité à Nokia, facilite les gros titres, il fait et fera parler,
    • médiatiquement la société reconquiert du temps de parole,
  • quand on se penche sur son fonctionnement on s’aperçoit que Nokia a été créatif dans la façon d’utiliser ces pixels,
    • les photos finales condensent le meilleur de ces 41MP pour ne plus en compter que 3, 5 ou 8,
    • des images aux définitions très raisonnables (bien loin du chiffre clé) mais dont le rendu s’annonce excellent parce qu’elles sont capturées à partir d’une image haute définition, cqfd,

Pour imposer PureView il va falloir initier un important travail « d’évangélisation » auprès du grand public, ce afin de faire tomber les mythes derrière la course aux MégaPixels.

 
La convergence

nokia-9210-communicator
Historiquement Symbian vient du monde des PDAs, une espèce aujourd’hui quasiment éteinte. Les premiers smartphones Nokia étaient un croisement entre un téléphone haut de gamme et un agenda électronique. Pour citer les plus connus : Nokia 9210 Communicator (en image) ou Sony-Ericsson P800/P900. Ce principe de convergence des produits est toujours la philosophie suivies par Nokia pour concevoir ses smartphones. Comme son ancêtre le N8, le 808 PureView s’annonce capable de remplacer votre GPS, votre baladeur MP3, votre PMP, votre PDA, votre appareil photo, votre caméscope,  … et bien sur votre téléphone. Et plus qu’une simple fonction photographique de dépannage, ce sont souvent des appareils photos complet que l’on a pu retrouver dans les modèles de la marque.

Si Nokia a régulièrement mis un point d’honneur à soigner la partie photographie de ces appareils ce n’est pas le fruit du hasard. C’est autant pour profiter des compétences internes que lui laisse son passé, qu’une lecture intéressante de « l’usage moyen » d’un téléphone et de son potentiel :

  • une récente étude reprise par Tomi Ahonen a identifié l’appareil photo comme la 3ème fonction la plus utilisée parmi les possesseurs de téléphones mobiles, juste après les SMS et les appels.
  • le meilleur appareil photographique est souvent celui que l’on a avec soi au bon moment… Et aujourd’hui le téléphone est l’objet que tout un chacun conserve précieusement sur soi, dans la plupart des situations de la vie (jusque dans les toilettes).

 

Une vitrine technologique


 
Aujourd’hui le seul aspect, où personnellement je trouve qu’il y a matière à critique c’est sur le design. A mon sens le 808 PureView ne profite pas d’un design iconique à la mesure de ses caractéristiques.

L’appareil est séduisant, mais les codes de style utilisés pour l’habiller le rapprochent d’un Lumia 710, d’un N97 voire d’un 5233 et l’éloignent des canons actuels de la marque tels que les N8, N9 ou Lumia 900. Un piédestal auquel son pedigree le prédestinait. A sa décharge, ce n’est pas un smartphone dans lequel on a cherché à intégrer une fonction photo. C’est un appareil photo autour duquel a été bâti un smartphone.

L’autre aspect qui a forcé l’esthétique du 808 a être placide c’est que reposant sur Symbian, le premier OS mort-vivant, « zombie OS », il a une autre mission que prendre de splendides photos et vidéos. Il est là pour satisfaire les clients historiques de la marque, ceux qui ne trouvent pas leur compte dans la gamme Lumia, habitués à des fonctions photographiques avancées. Le tout sans venir éclipser la future gamme PureView sous Windows Phone (probablement avec Apollo). Le temps de préparer cela, le 808 va permettre à certains clients historiques de patienter via un dépoussiérage de la plateforme technique standard de Symbian (CPU, RAM, …). Un bol d’air frais.

Pour meubler cette attente comme il se doit, PureView permet également de montrer que les dernières itérations de Symbian sont, malgré l’opprobre jetée sur cette OS, réussies et toujours aptes à abriter les solutions technologiques et les protocoles les plus pointus. Si le buzz généré permet à la fois à Nokia de retrouver une place dans la sphère médiatique, le 808 PureView peut-être également vu comme un « appeau à développeur ». Un moyen simple et efficace d’attirer de nouvelles applications, sur une plateforme dont la fin fut signée lors du MWC2011.

Après plusieurs années de vache maigre médiatique PureView est un élément différenciateur qui peut permettre à Nokia de poursuivre sa reconquête des médias, du marché. Back to the hype, baby. A quelques semaines du renouvellement de concurrents importants, Galaxy SIII et iPhone 5 en tête, il est difficile d’imaginer ce que ces sociétés vont pourvoir annoncer pour venir taquiner Nokia dans les domaines photo et vidéo.

 

Here comes a new challenger

Il est vain de tenter de mesurer l’avance que vient de prendre Nokia sur ses concurrents. Tout ce qu’il est aujourd’hui rationnel d’affirmer c’est qu’aucun autre constructeur d’appareil communicant mobile dispose du même niveau de solution photographique.

Il faut donc sortir la boule de cristal et imaginer si quelques mois suffiront ou s’il faudra plusieurs années aux concurrents pour proposer des solutions comparables, qu’elles soient des copies ou novatrices.

Concevoir un smartphone est un métier, concevoir un appareil photographique en est un autre. Rassembler de façon efficace ces deux appareils en est probablement un 3ème. Il faut réussir à conjuguer des besoins ambivalents :

  • un appareil d’une taille et d’un poids contenu, dont le volume englobant permette de le mettre facilement dans une poche, facilite la préhension, la saisie de texte et qui résiste aux maladresses d’une utilisation quotidienne intense,
  • un appareil photographique de haute qualité, qui par définition réclame beaucoup de place et des tolérances de montage infiniment précises,
  • une caméra vidéo qui permette une captation sonore précise.

Les challengers les plus sérieux sont certainement à rechercher du côté des constructeurs d’appareils photographiques traditionnels. Une recherche légitimée par le fait que de façon surprenante, Nokia est depuis plusieurs années le premier constructeur au monde d’appareil photo (en volume). En effet, tous leurs modèles de téléphones intègrent un appareil photo.

Sur le marché de la photographie numérique, le nombre d’acteurs sérieux qui disposent aujourd’hui à la fois de laboratoires de recherche & développement indépendant performants et de capacités de production importantes pour à la fois des capteurs et des optiques se trouve être assez réduit. Canon et Fuji sont les 2 noms principaux qui viennent en tête.

Peuvent-ils rattraper Nokia ? Ce n’est pas tant une question de moyen, mais une question de volonté. Ont-ils alors intérêt à rentrer dans le jeu de Nokia ? Leur position est-elle menacée ? Quelques projections :

  • si les tests terrains longue durée confirment les échantillons aperçus lors du MWC12, le 808 PureView et ses descendants se dressent au-dessus de la mêlée des appareils compacts traditionnels,
  • PureView va faire rire jaune plus d’un compact expert, bridge et pourrait même se frotter aux modèles reflex premier prix (lorsque les conditions de prise de vue seront bonnes).

A moyen terme, la réponse pourrait donc bien être oui.

Pourquoi à moyen terme ? C’est avant tout que ce n’est pas encore gagné pour Nokia. Il va d’abord falloir que le grand public s’habitue à trouver dans un smartphone un sérieux concurrent aux compacts experts (un important mindshifting). Et que le grand public repense sa façon d’acheter face à :

  • la nouvelle pertinence des smartphones,
  • l’importance du critère « performance photographique » dans le choix d’un smartphone.

Si la caméra est bien aujourd’hui la 3ème fonction la plus utilisée, c’est un critère que seuls 6% des acheteurs de téléphones prennent en compte lors de l’achat. L’idée a assurément du chemin à faire quand on voit comment certains journalistes ont été dans un premier temps bien désorientés par le concept PureView… L’élimination du biais cognitif qui consiste à reléguer les smartphones au rang d’appareil photo jetable ne se réalisera pas sans effort.

A court terme la position des fabricants d’appareils photographiques traditionnels semble donc préservée. Ce n’est probablement pas demain que nous verrons Canon produire un smartphone en partenariat avec Acer. De leur point de vue, la meilleure réponse officielle a donner à Nokia est probablement de feindre une ignorance polie. Ils n’ont pour l’instant pas d’intérêt a s’associer à un constructeur de téléphone mobile. Ils doivent d’abord penser à préserver les ventes de leur APN traditionnel. Et s’il existe un moyen d’y parvenir c’est d’éviter d’eux-mêmes donner le signal que le marché change et que les smartphones deviennent une alternative crédible à la caméra « Point & Shoot », voir aux appareils experts. Malheureusement les récentes réactions de certains professionnels ; je pense principalement à celle d’un certain Mark Thackara directeur du marketing chez Olympus ; peuvent déjà être interprétées comme de la nervosité

Et c’est bien compréhensible. Ces dernières années, dans un but de différenciation vis-à-vis des smartphones, les constructeurs historiques d’appareils photo ont multiplié les modèles possédant des zooms « large plage ». Cela a commencé avec la popularisation des briges, ces mini-reflex à objectif inamovible. Cela s’est poursuivi sur les compacts où l’on trouve aujourd’hui des zooms optiques en 20x. PureView les attaque ici frontalement, sur un terrain où à cause des contraintes de compacité aucun smartphone n’était encore allé.

PureView s’annonce bel et bien comme le départ d’une dangereuse menace sur leur business model. A eux de l’étudier et d’y apporter une réponse originale dans leurs futures gammes.

Un concurrent que j’ai volontairement oublié jusqu’à présent est Sony. Cette firme jouit d’une longue expérience dans le domaine de la photographie numérique, dans le domaine de la téléphonie mobile et a racheté en 2006 une bonne partie des actifs de Konica-Minolta. Récupérant ainsi un savoir-faire indiscutable en matière d’objectifs. Si Sony Mobile traverse aujourd’hui une mauvaise passe, leur passé comporte quelques smartphones dont la partie photo se voulait assez évoluée, je pense notamment au Vivaz (sous Symbian).  Sony est peut-être le challenger naturel qui pourrait avoir envie de venir chatouiller Nokia.

 

Conclusion

PureView a tout de l’innovation disruptive. Celle qui ne se contente pas de faire évoluer un marché, celle qui le bouleverse.

Là où cela devient caustique c’est qu’avec l’annonce d’un seul téléphone, Stephen Elop vient de tacitement valider l’ancienne formule stratégique de Nokia : une maitrise complète des éléments software et hardware ou « On est jamais aussi bien servi que par soi même ».

Car si les ingénieurs Nokia ont réussi ce tour de force c’est autant grâce à une forte dose de créativité, qu’à leur liberté a modifier l’OS maison et concevoir leurs propres composants. Après les premières promesses jetées par la gamme Lumia, nous espérons que le partenariat particulier qui lie désormais Nokia et Microsoft leur permettra de répliquer ce genre d’initiative. Ici l’enjeu est de taille : c’est une question de survie. Et ce n’est pas simplement la survie de Windows Phone qui est en jeu, c’est la survie du dernier constructeur européen de terminaux mobiles pour le grand public.

Anssi Vanjoki, du haut de sa retraite forcée, doit contempler d’un air amusé les débats actuels. Dans une interview donnée en 2010 les journalistes s’étaient gentiment moqués de lui lorsqu’il avait annoncé que « les DSLR [NDLA : réflex numérique] serait supplantés dans un futur proche par les smartphones ». Un verbe a même été popularisé par Rik Myslewski, le « vanjoking ».

Si le N8 était une avancée importante, sur le papier PureView est un bond enthousiasmant. Maintenant il nous tarde de pouvoir tester l’appareil sur le terrain et vous faire savoir s’il s’agit d’une vraie révolution.

@fneuf

PS : Si vous venez à acheter cet appareil, pitié dans vos vidéos utilisez le zoom avec circonspection. Halte aux vidéos labellisées « epileptic zoom inside » ;D

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